Le Front National après l’élection présidentielle

mercredi 17 mai 2017
par  Marsanay
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Christèle Marchand-Lagier est maître de conférences en science politique à l’Université d’Avignon, chercheure au LBNC et chercheure associée au Cherpa – IEP d’Aix en Provence, est venu le 26 avril animer une conférence de l’Université Populaire de Toulouse sur le FN. Nus lui avons posé quelques questions au lendemain du deuxième tour.

.1-Il semble que le souci premier, dans ce que nous avons vu dans l’entre deux tours et pour beaucoup de militants (au sens large du terme) mais aussi d’électeurs, était de barrer la route à Marine Le Pen ; ce qui a été réalisé. Mais comment expliquer que cette "défaite" du FN se traduise par une poussée électorale importante ?

En effet, avec 11 millions de voix, le FN continue sa progression et conforte son implantation…Sur la poussée électorale du FN, il faut là encore être prudent. MLP progresse indéniablement en nombre de voix puisqu’elle gagne près de 3 000 000 de voix entre les 2 tours de 2017 et réalise 2 fois le score de JMLP au deuxième tour de 2002.Cela lui apporte indéniablement une légitimation renforcée par l’alliance avec Dupont-Aignan (c’est une première) entre les 2 tours. Néanmoins le FN ne s’est pas positionné en dynamique ni au premier, ni au deuxième tour. Au deuxième tour, il arrive en tête dans 2 départements seulement, l’Aisne et le Pas de Calais. C’est en dessous de ses résultats sur les scrutins intermédiaires du fait d’une mobilisation plus forte. Là où la participation a été moins forte, les 2 candidats ont conservé leurs écarts, là où elle s’est accrue, cela s’est fait au détriment de MLP. Bien sur elle progresse en voix dans une configuration de second tour où il ne reste que 2 candidats -qui ne satisfont pas une majorité d’électeurs- mais rien ne garantit qu’elle stabilise cet électorat. Là où le FN a su drainer une part des électeurs LR ou PS depuis des années, certains sont venus la soutenir mais rien ne montre qu’ils la suivront aux législatives. Beaucoup de vote se sont faits au dernier moment, par dépit, sans véritable consistance.
Pour Avignon, le FN marque le pas c’est très net, nous avons produit une analyse avec ma collègue Jessica Sainty que vous pouvez trouver ici : https://www.metropolitiques.eu/Avignon-ilot-isole-dans-un.html
Metropolitique publie d’ailleurs un dossier sur quelques autres grandes villes si cela vous intéresse

2-Le soir du débat Macron - Le Pen, on a assisté à un spectacle, un peu surréaliste, assimilable à une sorte de suicide politique, et qui a conforté la pente déjà forte conduisant à l’élimination, largement prévisible (quoi qu’on en dise), de MLP. On avait vu déjà, au détour des meetings, une posture qui pouvait laisser penser que le FN n’était pas en état de prendre le pouvoir (pas de programme économique un tant soit peu "sérieux", pas de cadres dirigeants expérimentés", etc.). On n’était donc pas dans l’ambiance de l’Allemagne qui a vu l’arrivée de Hitler au pouvoir comme le décrit D. Guérin dans ses ouvrages. Qu’en penses tu ?

Oui en effet, MLP a témoigné là d’un profond amateurisme politique (au grand désespoir sans doute de beaucoup de cadres du FN). Elle a joué la carte exclusive de "porte parole de la colère" mais cela ne suffit pas dans ce genre d’exercice. Sans doute la position d’opposant est-elle beaucoup plus confortable mais les erreurs commises sur des sujets de fond en disent long sur l’impréparation de ses dirigeants. C’est assez incompréhensible après les efforts produits avant le premier tour pour paraître respectable. Nous avions évoqué le fait que personne n’ait posé la question de la tenue même de ce débat mais il est apparu aux yeux de tous combien la discussion n’est juste pas possible avec les responsables d’un parti qui ne partagent pas, a minima, certains faits avérés (théorie du complot) ou certaines valeurs.

3-Marion Maréchal-Le Pen vient d’annoncer son "retrait" de la vie politique. Est-ce une pause pour mieux rebondir ? Ou bien le produit de divergences politiques profondes notamment sur l’Europe et sur le volant "social" du discours de Marine Le Pen ? Au regard de ton expérience de terrain, qu’en penses-tu ? Le clan familial donne l’impression de se désagréger. Quel impact dans l’univers du FN du sud-est de la France que tu connais bien ?

Je ne suis pas dans la tête de MMLP mais lors de l’entretien que j’avais réalisé avec elle en 2014, elle m’avait déjà dit qu’elle ne ferait pas de la politique toute sa vie et je n’avais pas ressenti de rapport passionnel au politique mais plutôt un rapport très professionnel, très technique. Sa décision ne me surprend pas vraiment en fait. Est-ce pour mieux revenir, peut-être : un moyen de laisser momentanément la place à sa tante et de se construire une image de non professionnelle de la politique. A n’en pas douter les divergences au sein même du FN, entre la ligne sociale et la ligne droitière, et la profonde implication familiale dans ce parti ont dû jouer dans cette décision. Le clan Le Pen se délite peut-être (mais a-t-il été vraiment uni en dehors de cette entreprise politique familiale que les uns et les autres se disputent ?) mais il risque surtout de se faire sortir par ceux qui veulent vraiment gouverner, la nouvelle garde venue au FN pour y faire carrière. C’est ce qui se joue aussi dans le changement de nom du parti et le nettoyage de ses éléments les plus encombrants.

4-Toujours dans la "même veine", ne pourrait-on pas dire que le "FN du sud", représenté par Marion Maréchal-Le Pen, se situerait dans une posture de droite radicale (anti-ouvrière, libérale, poujadiste) et toute disposée à servir de pivot à une recomposition de la droite dans son ensemble (ou bien à une union des droites) alors que le "FN du nord", représenté par Philippot, se situerait dans une posture national-socialiste et souverainiste, hostile à toute alliance et visant une sorte d’hégémonie ?

Et que la seule chose qui les rassemblerait vraiment, c’est la xénophobie qui serait alors autant un marqueur qu’un outil de propagande ("On est chez nous"…).
Oui tout à fait et on voit combien il est difficile de tenir ensemble ces deux bouts lors d’un scrutin national tel que la Présidentielle. L’avenir (dans une perspective de gouvernement) du FN est à droite d’autant plus avec l’émergence aujourd’hui de la France insoumise à gauche. Soit le FN se donne les moyens de jouer sa partie dans la recomposition des droites (dans l’hypothèse ou Macron affaiblit de son côté Les Républicains) soit il restera un parti de second plan, trublion lors des élections, avec un pouvoir de nuisance certain mais sans perspective de pouvoir gouverner un jour. La xénophobie unit sans doute les dirigeants FN mais ce n’est pas suffisant pour surmonter des divergences programmatiques profondes ni pour fidéliser durablement des électorats très divers qui peuvent sporadiquement faire d’autres choix que le FN.

lire ici
L’article de Metro Politique Présidentielle 2017. Les votes des grandes villes au microscope