« De l’importance d’être carré pour lutter contre la triangulation… »

dimanche 13 novembre 2016
par  Marsanay
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Le CA de l’Université populaire de Toulouse souhaite apporter les précisions suivantes.
Et rappeler, en préambule, le contenu de l’article 2 de ses statuts

Article 2 des statuts de l’UPT
L’association a pour objet d’initier, de favoriser et de stimuler tous échanges, débats et activités d’éducation populaire entre toutes les hommes et les femmes qui s’inscrivent dans une logique de rupture et d’alternatives au capitalisme et au néolibéralisme. Son activité s’inscrit dans une dynamique visant à la reconquête des espaces théoriques et pratiques indispensables à la définition des conditions dans lesquelles une société socialiste, écologique, féministe, laïque et démocratique pourrait voir le jour et durer.

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Nos expériences récentes, mais surtout l’analyse que nous faisons de l’état actuel des confrontations d’idées dans la sphère politique, sociale et intellectuelle, nous amènent aujourd’hui à considérer que nous ne pouvons pas, non seulement débattre avec toute personne sous prétexte qu’elle revendiquerait se situer dans le champ de la critique radicale du capitalisme, mais pas non plus favoriser des échanges avec certains auteurs et intellectuels (et donc les cautionner) qui pourtant, de prime abord, et au vu de leur production, pourraient être les bienvenus dans nos conférences.

« Jaurès aurait voté Front National » proclamait une affiche du Front National il ya quelques années ! Nicolas Sarkozy a fait lire la dernière lettre, avant son exécution par l’Allemagne nazie, de Guy Mocquet, résistant communiste, dans toutes les écoles de France…

Les acteurs de l’extrême droite mais aussi de la droite extrême aiment la confusion ; et ils l’alimentent, s’en servent comme une arme de combat. Il n’est plus à démonter aujourd’hui comment leurs réseaux s’emparent des concepts, des idées, voire des icônes, de la gauche pour mieux les vider de leur sens. Cela s’appelle faire de la triangulation…

Ce détournement, pensé et très organisé, de Jaurès et Mocquet comme nous venons de l’évoquer, aurait dû, en son temps, faire réagir n’importe quelle personne se revendiquant de l’antifascisme et de l’anticapitalisme. Cela n’a pas, ou peu, été le cas. Et il n’est que de se souvenir du détournement de Gramsci par la "Nouvelle Droite" (le GRECE par exemple) dès les années 80 ou bien, plus récemment, celui d’André Gorz, Georges Orwell ou bien encore Naomi Klein par la sphère "écolo-facho" pour constater que ce mouvement vient de loin et gagne en ampleur.

Le désarmement idéologique à gauche est aujourd’hui tel que même les réflexes élémentaires d’autodéfense intellectuelle n’existent presque plus et que la stratégie de la triangulation se trouve elle-même renforcée par l’utilisation des nouveaux modes de publication investis méthodiquement et massivement par les acteurs de l’extrême droite (commentaires sur les sites des quotidiens nationaux, sites confusionnistes, démultiplication via les réseaux sociaux…). La culture née d’Internet a très tôt trouvé une expression d’auto-défense pour parer à ces méthodes, « ne nourrissez pas le Troll » ; autrement dit, n’alimentez pas les acteurs de l’extrême droite par un débat qui n’a d’objet pour eux que son détournement.

Dans un long interview à la revue Ballast (n° 4 - Printemps 2016), Edgar Morin signale « qu’il y a toujours eu deux France ». La première, la « France aristocratique, antisémite et monarchique,qui s’est en partie déconsidérée sous Vichy,[qui]reprend du poil de la bête aujourd’hui » (l’auteur parle de vichysme rampant) alors que l’autre France « (…) n’est plus alimentée, (…) qu’il y a un dépérissement de l’intellectualité de gauche ». Dès lors, « l’hégémonie bascule et surgissent de nouveaux porte-paroles » (Finkielkrault, Zemmour, Renaud Camus sont cités). C’est « regrettable mais compréhensible » dit encore Morin. Il ajoute, pour finir : « On ne réagit presque plus aux situations que l’on aurait jamais tolérées il y a trente ans ».

C’est probablement sur le thème que nous traitons aujourd’hui que la régression dont parle Morin atteint son paroxysme. La discussion, la confrontation avec la droite extrême, radicale suit le même chemin que les compromissions de la « gauche » dite "de gouvernement". Au nom de la pluralité et de la démocratie, cette « gauche » valide la disparition des frontières entre droite et gauche et conforte l’idée que cette séparation est dépassée, désuète.
Même si le débat entre verticalité (l’oligarchie contre le peuple) et latéralité (la gauche contre la droite) mérite d’être alimenté et présente des aspects utiles à la compréhension des mouvements de fond de nos sociétés et de certaines dynamiques à l’oeuvre aujourd’hui dans nombre de pays, la ligne de fracture est bien (encore et toujours) celle de la lutte des classes, celle du capital contre le travail, celle de la manière de produire et de répartirles richesses.

Bien entendu la revendication d’une attitude démocratique fait office de ligne de défense :
″[Avoir] un positionnement « ouvert » quand à des débats avec des positions de droite radicale. Non pour les cautionner évidemment mais pour leur donner du fil à retordre (…) ; Si nous nous refusons de débattre avec des personnes ayant des idées différentes des nôtres, notre combat n’est pas prêt d’aboutir.″
Voilà ce que peut aujourd’hui écrire un auteur se définissant par ailleurs comme « (…)antifasciste, anti-autoritaire et anticapitaliste, parmi d’autres »

Et bien, non. On ne débat pas avec tout le monde. Et surtout on ne permet pas au débat démocratique d’être instrumentalisé par ses[nos]ennemis mêmes.

La période politique que nous vivons est complexe. Chute du Mur de Berlin et disparition du « socialisme réellement existant » (dont on ne prend conscience de leurs conséquences que très lentement...), dérive sans fin de la social-démocratie internationale vers la soumission au capitalisme et au néo-libéralisme (Blair, Zapatero, Hollande, Papandréou... la liste est longue des dirigeants sociaux-démocrates qui ont mis en oeuvre des politiques issues directement de l’orthodoxie néo-libérale), fin (souvent cruelle) des utopies liées à la décolonisation, domination, apparemment irrésistible, d’un capitalisme financier transnational conduisant l’Humanité « dans le mur » par épuisement des ressources naturelles… Souvenons nous, certains ont même annoncé la « Fin de l’histoire » ! S’ajoutent à cela, dans les pays "avancés", les mutations du travail (liées à la nouvelle économie, à l’augmentation de l’automatisation par la robotisation, les intelligences artificielles et les réseaux de neurones), ainsi que le développement du contrôle social par l’industrialisation des technologies de surveillance et de prédiction comportementales.

Dans ce contexte, certaines petites lumières, bien faibles encore, s’allument. Dans nombre de pays, et sous des formes très variables,des luttes se font jour pour sortir de la gangue hypnotique de la consommation à tout va et revendiquer le droit à vivre dignement dans un monde où le profit ne régnera plus en maître. La conscience de la finitude de la planète et de la nécessaire remise à plat des modes de vie progresse.

Mais, ce mouvement est lent, chaotique (un "processus inégal et combiné" aurions nous écrit dans un autre temps...), propice à toutes les confusions et demande la création d’une armature idéologique solide pour devenir référent. L’émergence d’alternatives demande du temps. D’autres mondes sont possibles proclamions nous au début du siècle. C’est vrai ; mais il nous faudra allier travail d’orfèvre (pour l’élaboration d’un projet au plus près du champ des possibles) et travail de masse (les utopies sont l’affaire de tou-te-s et l’irruption du peuple comme acteur central une nécessité) pour détruire ce vieux monde.

"Le monde nouveau se construit pourtant avec les hommes et les matériaux de l’ancien. Prétendre faire du passé table rase, ou vouloir calligraphier à son gré sur une page blanche les idéogrammes de l’homme nouveau est lourd de dérives autoritaires et bureaucratiques" écrivait en son temps Daniel Bensaïd. La tâche est donc rude et complexe.

Nous devons être vigilants pour ne pas se voir détournées et dévoyées les idées et concepts que nous sommes en train, difficilement, de mettre sur le devant de la scène.

"Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres" ; cette citation d’A. Gramsci n’a malheureusement pas perdu de sa véracité.

Les années qui viennent sont lourdes de menaces. Nous nous devons donc d’être clairs dans nos analyses mais aussi dans nos fréquentations.